PubGazetteHaiti202005

Affaire Jovenel Moïse : entre les excuses de Petro à Haïti et le soutien de De la Espriella aux ex-militaires colombiens

Abelardo de la Espriella

Le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse fait apparaître un changement notable dans la position officielle de la Colombie. Alors que l’ancien président Gustavo Petro s’était rendu à Jacmel, en janvier 2025, pour présenter ses excuses au peuple haïtien après l’implication de ressortissants colombiens dans le meurtre du président haïtien, son successeur, Abelardo de la Espriella, annonce désormais une assistance juridique et financière en faveur des 17 anciens militaires colombiens poursuivis aux États-Unis dans cette affaire.

Le président colombien Abelardo de la Espriella a annoncé, mardi 6 octobre 2026, avoir demandé aux ministres de la Défense et de la Justice d’apporter une assistance juridique aux 17 ex-militaires colombiens détenus aux États-Unis. Il a également ordonné que leurs familles bénéficient d’un soutien économique pendant la procédure judiciaire.

Dans un message publié sur X, le chef de l’État colombien a insisté sur la nécessité d’établir la responsabilité individuelle de chacun des accusés. « Je veux savoir exactement ce qui s’est passé et que la responsabilité individuelle de chacun soit établie », a-t-il déclaré. Il a également affirmé que les anciens militaires ne devaient pas être abandonnés alors qu’ils font face à la justice américaine.

Cette prise de position intervient alors que les 17 Colombiens ont été transférés d’Haïti vers les États-Unis le 20 septembre dernier. Ils étaient détenus en Haïti depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, survenu dans la nuit du 7 juillet 2021 à sa résidence de Pèlerin, à Port-au-Prince. Ils comparaissent désormais devant la justice fédérale américaine dans le cadre des poursuites liées au magnicide.

Avant leur transfert, le gouvernement colombien avait adopté un ton plus réservé. La chancellerie avait alors indiqué qu’elle continuerait à assurer une assistance consulaire aux détenus et à veiller au respect de leurs droits, de leur intégrité et de leurs garanties judiciaires. Elle avait cependant précisé que l’établissement des responsabilités relevait des autorités judiciaires compétentes.

Abelardo de la Espriella  affirme que ses ressortissants ne doivent pas être considérés comme coupables avant que la justice n’ait déterminé le rôle joué par chacun.

Cette position contraste fortement avec celle adoptée par son prédécesseur, Gustavo Petro. En janvier 2025, lors d’une visite officielle en Haïti, Petro s’était rendu à Jacmel où il avait publiquement demandé pardon au peuple haïtien pour l’implication de Colombiens dans l’assassinat de Jovenel Moïse.

« À vous, peuple haïtien, je demande pardon pour les Colombiens qui ont tué votre président », avait déclaré Gustavo Petro, estimant que les personnes impliquées ne représentaient pas le peuple colombien. « Nous croyons en la vie, pas en la mort », avait-il ajouté.

Cette visite avait une portée symbolique particulière. Le président colombien s’était présenté en Haïti alors que les relations entre les deux pays étaient marquées par le traumatisme du meurtre de Jovenel Moïse et par la présence, dans les prisons haïtiennes, de plusieurs anciens militaires colombiens soupçonnés d’avoir participé à l’opération.

La diplomatie colombienne avait d’ailleurs rappelé, à l’occasion de cette visite, que 17 ressortissants colombiens étaient détenus en Haïti depuis 2021 et que les services consulaires suivaient leur situation.

Près de deux ans plus tard, le contexte judiciaire a profondément changé. Les 17 anciens militaires ont quitté le système carcéral haïtien pour être présentés à la justice américaine. Ils sont accusés de leur implication présumée dans le complot ayant conduit à l’assassinat de Jovenel Moïse. Les autorités américaines leur reprochent notamment d’avoir participé à une conspiration visant à commettre un meurtre ou un enlèvement en dehors du territoire américain ainsi qu’à fournir un soutien matériel ayant entraîné la mort.

Les accusés contestent toutefois la version selon laquelle ils auraient été recrutés pour assassiner le président haïtien. Certains soutiennent avoir été engagés pour assurer des services de sécurité et affirment avoir été trompés sur la véritable nature de l'opération. Ces éléments constituent désormais une partie de leur ligne de défense devant la justice américaine.

Le dossier ne concerne cependant pas uniquement les anciens militaires colombiens. La justice américaine poursuit plusieurs personnes soupçonnées d’avoir joué différents rôles dans la préparation du complot. Plus de 50 personnes ont été inculpées dans les différentes procédures liées à l’assassinat, tandis que le procès de Christian Emmanuel Sanon s’est ouvert à Miami le 28 septembre 2026.

Le transfert des détenus vers les États-Unis constitue ainsi une nouvelle étape dans une affaire qui, depuis cinq ans, reste l’un des dossiers judiciaires les plus sensibles de l’histoire récente d’Haïti. Alors que la procédure américaine progresse, la justice haïtienne demeure confrontée à de graves difficultés dans le traitement du dossier, notamment dans un contexte national marqué par l’insécurité et l’affaiblissement des institutions judiciaires.

La position d’Abelardo de la Espriella ouvre donc un nouveau chapitre dans les relations entre la Colombie et Haïti autour de cette affaire. En 2025, Gustavo Petro était venu en Haïti pour demander pardon au nom de son pays. En 2026, son successeur mobilise désormais l’appareil gouvernemental colombien pour accompagner juridiquement les ressortissants poursuivis.

Entre la demande de pardon adressée au peuple haïtien et la volonté actuelle de défendre les anciens militaires colombiens, le changement de ton est manifeste. Mais au-delà des positions politiques successives de Bogota, une question demeure au cœur de la procédure : quel a été exactement le rôle de chacun des 17 anciens militaires dans l’assassinat de Jovenel Moïse ? C’est désormais à la justice américaine, devant laquelle ils sont poursuivis, d’établir les responsabilités individuelles.

Junior PIERRE

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