Par Lauture Jacques
Sociologue | Diplomate
L’envoi d’une mission médicale humanitaire par le Gouvernement de la République d’Haïti au Venezuela mérite d’être salué comme un acte diplomatique d’une portée remarquable. Cette initiative exemplaire, conduite sous l’impulsion du Premier ministre, S.E.M. Alix Didier Fils-Aimé, illustre le retour d’une diplomatie haïtienne fidèle à sa tradition de solidarité active, de responsabilité internationale et d’humanisme.
En effet, le peuple vénézuélien vient d’être durement éprouvé par deux puissants séismes de magnitudes 7,2 et 7,5, survenus successivement, qui ont provoqué l’une des plus graves catastrophes naturelles de son histoire récente. Selon les derniers bilans, ces tremblements de terre ont fait près de 3 900 morts, plus de 16 700 blessés et près de 18 000 personnes sans abri. Ils ont également entraîné l’effondrement de 190 bâtiments et gravement endommagé 856 autres, plongeant des centaines de milliers de familles dans une profonde détresse.
Face à une telle tragédie, la décision des autorités haïtiennes de dépêcher une mission médicale revêt une portée qui dépasse le seul cadre de l’assistance humanitaire. Elle constitue un acte diplomatique fort, rappelant que, même confrontée à d’importants défis internes, Haïti demeure attachée aux principes universels de solidarité entre les peuples.
Dans la littérature des relations internationales, ce type d’initiative relève de la diplomatie humanitaire, entendue comme l’utilisation de l’assistance aux populations en détresse pour promouvoir les valeurs de coopération, de protection de la personne humaine et de rapprochement entre les États. Elle participe également de ce que Joseph S. Nye désigne comme le soft power, c’est-à-dire la capacité d’un État à exercer une influence par son prestige moral, ses valeurs et son engagement.
Cette posture s’inscrit dans une continuité historique profondément enracinée. Bien avant la proclamation de l’indépendance, Jean-Jacques Dessalines proclamait déjà que tout être humain opprimé qui foulerait le sol haïtien y recouvrerait sa liberté, érigeant ainsi l’accueil des persécutés et la défense de la dignité humaine en principes fondateurs de la future République. Fidèle à cet héritage, Haïti a, depuis 1804, constamment fait de la solidarité internationale l’un des piliers de sa politique étrangère. Son soutien décisif à Simón Bolívar contribua à l’émancipation d’une grande partie de l’Amérique latine. La jeune République manifesta ensuite sa solidarité envers la Grèce dans sa lutte pour l’indépendance, avant de se ranger aux côtés des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Ces engagements successifs ont forgé une tradition diplomatique qui a conféré à Haïti un rayonnement moral largement supérieur à son poids démographique, économique ou militaire, faisant de la République noire la première voix des peuples en quête de liberté.
L’assistance apportée aujourd’hui au Venezuela prolonge cette tradition. Elle consolide des relations bilatérales anciennes, nourries par une coopération politique, énergétique, éducative et culturelle, ainsi que par une vision commune de la solidarité entre les peuples de la Caraïbe et de l’Amérique latine. En temps de crise, les relations internationales se mesurent moins aux discours qu’aux gestes concrets de fraternité.
Cette initiative rappelle également que la solidarité internationale repose sur un principe fondamental de réciprocité. En 2020, alors que la République dominicaine affrontait les conséquences de la pandémie de COVID-19, Haïti aurait pu saisir cette occasion pour exprimer sa reconnaissance envers un pays qui lui avait apporté un soutien remarquable après le séisme du 12 janvier 2010. Le don du Campus universitaire Henry Christophe de Limonade demeure, à cet égard, l’un des symboles les plus éloquents de la coopération haïtiano-dominicaine et de la générosité manifestée envers le peuple haïtien.
Au-delà de son caractère humanitaire immédiat, cette mission constitue un signal encourageant pour l’avenir de la politique étrangère haïtienne. Dans un contexte où l’image internationale du pays a été durablement affectée par les crises politiques, institutionnelles et sécuritaires, la diplomatie humanitaire offre à Haïti l’opportunité de renouer avec l’une de ses plus précieuses ressources : son autorité morale.
Puisse cette mission humanitaire marquer le début d’un renouveau durable de la diplomatie haïtienne, fidèle à son héritage historique et résolument tournée vers une politique étrangère où la solidarité, la fraternité et l’humanisme demeurent les plus nobles expressions de l’intérêt national.
Par Lauture Jacques
Sociologue | Diplomate
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